Récit d’une grossesse précoce annoncée

Crédit ©Paola Grau-l’Autre Haïti
Crédit ©Paola Grau-l’Autre Haïti

Derrière chaque récit recèle un message, dont le sens est parfois difficile à saisir. Certaines histoires sont faites pour être racontées. Non parce qu’elles sont séduisantes. Mais juste pour servir de témoignage. Ainsi, l’anecdote qui suit n’est pas du genre de billet que vous allez siroter avec grand élan de joie et d’humour. Au contraire. Malgré tout, je tiens tout de même à en parler. Car les pierres ne le feront jamais à ma place.

L’écran de mon Smartphone indique 21h35. Entre la nouvelle de ma petite sœur atteinte du Chikungunya, et celle un peu plutôt de mon père ayant frôlé un accident de circulation, voilà un dimanche soir qui se termine comme jamais imaginé.

Quelques millimètres de pluie viennent inonder une bonne partie de la ville. Les rues deviennent donc impraticables. Le black-out s’impose. Seuls les vrombissements des taxis-motos animent les rues vidées. Déserté, mon quartier est sombre comme une forêt en pleine nuit.

Ce soir, comme à chaque fois quand je suis rentré à cette heure, la petite chaîne aux maillons épuisés est déjà passée. La lueur blafarde de la lampe me dit que la maison est encore debout. À cette heure ? Quel miracle, me dis-je! Cependant, j’étais pourtant loin d’imaginer ce qui se passe dans la maison de mon oncle. Mon lieu d’accueil quand je suis de passage à Saint-Marc.

Une fois traversée la porte qui mène au salon, j’ai vite compris que quelque chose ne va pas. Installé dans sa dodine, chemise à moitié fermée, les pieds vaguement chaussés dans des pantoufles en caoutchouc, cigarette entre les doigts, mon oncle dégage péniblement quelques nuages de fumée.

À droite, au fond du canapé, son épouse essaye de réconforter sa fille en larmes. Quelque part, dans le vieux récepteur de la maison, une voix éraillée présente les faits saillants de la journée, dont une nouvelle manif contre le pouvoir en place. Mais personne n’y prête un centime d’attention. Dans mon esprit, la confusion est immense.

En haut, à gauche, fatiguée, la pendule ne compte plus les minutes. L’heure est pourtant tardive. Absence de sommeil. Nuit interminable. La nouvelle est bouleversante ; Nathalie, ma petite cousine de 14 ans est tombée enceinte. C’est comme un coup de tonnerre du mois d’août qui s’écrase sur cette maison.

Mon oncle, dans la cinquantaine, mais dont la vigueur est d’un jeunot d’une vingtaine est dans tous ses états émotionnels. Essoufflé, irascible, intenable, intraitable. Il veut tout briser au tour de lui.

Après une bonne demi-heure, le monsieur (les yeux rougis, front en sueur, chemise trempée) apostrophe sa femme et sa fille. Qu’elles s’expriment (à nouveau) sur ce qui est arrivé.

Assises l’une à côté de l’autre, les filles peinent encore à cracher des mots. Et que vont-elles dire ? D’ailleurs le mal est déjà fait.

Ma tante (je l’appelle ainsi pour être l’épouse de mon oncle) n’y va pas avec le dos de la cuillère. Elle jette toute la responsabilité sur son mari qui accorde plus de temps à ses activités au détriment de son propre foyer.

Maladroitement mon oncle rétorque que c’est son devoir de femme de surveiller les relations de sa fille.

L’échange est musclé. Petite scène d’accusation où Ève, Adam et Serpent pourraient bien retrouver leur rôle d’acteur.

Dépassé par sa colère bleue, mon oncle menace de frapper sa fille. Ce à quoi suis formellement opposé.

Visage émacié. Regard inexpressif. La « jeune future maman » est très affectée. Celle que je connaissais avant comme un vrai moulin à paroles perd toute son éloquence verbale.

En si peu de temps, ses rêves volent en éclats. Entre un avortement et un mariage précoce, elle ne sait quoi faire. Ses parents non plus. Triste.

À qui la faute alors ?

Mon oncle est devenu enseignant par hasard. C’est ce qu’il a trouvé de mieux à faire depuis que le parti politique dont il membre n’est plus au pouvoir. Entre ses heures de classe, ses jours de manif pour l’augmentation de salaire et sa passion pour le football, son temps est chronométré.

Ma tante est commerçante. Elle passe la majorité de son temps à s’occuper du petit dépôt de provisions alimentaires qu’elle tient au marché. C’est une « Dame de Sara ». Entre ses va-et-vient à Malpasse, Dajábon et Port-au-Prince, parfois elle passe plusieurs jours loin de son foyer.

Jeff, l’aîné du couple est en classe terminale. Garçon très studieux, il consacre tout son temps à préparer les épreuves du baccalauréat qui s’approchent. Contrairement aux attentes de ses parents, qui souhaitent le voir dans la blouse blanche du médecin, le type ne jure que pour l’agronomie. Raison peut-être de son rapport froid et distant avec son papa. Ce dernier ne veut pas admettre que son fils a le droit d’opter pour la carrière professionnelle de son choix. Bref.

Quant à Nathalie, elle est livrée à elle même et ses fréquentations ne sont pas très catholiques. Ses amies, qui elles aussi  n’ont pas été sexuellement éduquées, faisaient son éducation sexuelle. Voilà donc le résultat. Personne ne veut l’assumer.

Grâce à une posture traditionnelle soutenue par certaines pensées figées, obsolètes, la sexualité est aujourd’hui encore sujet tabou dans certaines familles haïtiennes. Tout ce qui a rapport avec l’anatomie de l’enfant est chose sacrée. Par ignorance, beaucoup de parents préfèrent même mentir aux  petits sur certaines questions liées à leurs parties génitales. Le comble du ridicule.

Par ailleurs, si l’on en croit la mentalité fermée de certains parents, les jeunes doivent obtenir leurs baccalauréats avant toute liaison amoureuse. Certains diraient que l’idée en soi n’est pas mauvaise. Mais quelles sont les dispositions prises pour encadrer les ados à cette fin ?

La société haïtienne a bien sûr évolué. Mais quand il est question d’éduquer sexuellement les plus jeunes, les vieux stéréotypes culturels surgissent toujours. Aujourd’hui, ma cousine est victime d’une famille haïtienne de plus en plus démissionnaire.

Nathalie est une privilégiée. Je peux vous parler de son cas. Mais combien d’autres mettent chaque jour leur vie en péril sur le divan des médecins pour se faire avorter ?

Désormais, je pense que l’éducation sexuelle doit être une priorité, un intérêt spécial. Non seulement dans le cercle familial, mais aussi pour tous les groupes organisés de la société. École, église, que chaque entité assume ses responsabilités. Ainsi, aurons-nous une société haïtienne plus émancipée à la formation sexuelle des enfants, des ados.

Osman Jérôme

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Osman
Licencié en Psychologie, diplômé en communication sociale. Passionné des médias, durant plusieurs années, j’ai collaboré avec plusieurs radios et télévisions en Haïti. Amoureux des lettres, je fais du blogging tout d'abord par passion à l’écriture.

14 réflexions au sujet de « Récit d’une grossesse précoce annoncée »

  1. Pour éviter une grossesse précoce,Nathalie doit donc choisir entre un avortement et un mariage précoce.Je ne sais pas quelle est la moins pire des deux solutions pour cette adolescente.Dans le premier cas,elle met sa vie en danger et dans le second elle gache son existence pour de bon.Le planning familial peut etre une aide pour pallier à la défaillance de ses parents et à la société elle-meme.Pourvu qu’elle fasse le bon choix pour son avenir qui en dépend.Toujours l’art de raconter les histoires.

  2. Le problème que tu soulèves dans ce récit se pose aussi au Togo. Le nombre de grossesses précoces monte en flèche. Le défaut d’éducation sexuelle n’explique pas tout. La pauvreté pousse certaines filles à se livrer pour combler leurs besoins matériels sans penser à se protéger. Les jeunes filles doivent être éduquées à l’école et en famille parce qu’une grossesse précoce change toute une vie.

  3. C’est dommage qu’il en soit ainsi aussi au Togo. Oui, évidemment y a d’autres facteurs qui expliquent le taux croissant des grosses prématurées. Cependant, comme toi aussi,je suis convaincu qu’une bonne éducation sexuelle est avant tout la meilleure défense. Merci pour intéressant commentaire, Eli.

  4. Eh oui, la menace est partout. la rue concurrence rudement les famille dans l’education des enfants. Espérons que pour Nathalie, l’option choisie sera la meilleure pour elle et pour la famille.
    En toute amitié.

  5. L’insatisfaction est humaine. Ton engouement ne m’étonne pas. Mine de rien, sur ce point tu as un peu raison. En fait, pour le moment, rien n’est encore concrètement décidé. Mais ce qui est certain, peu importe la décision qui s’en suit, elle viendra quand même avec ses conséquences d’une forme ou d’une autre. Tout ce qu’on souhaite, que la suite se passe plus ou moins bien.

  6. C’est vraiment dommage qu’une telle situation survienne aussi tôt dans la vie d’une jeune fille. Des fois, on pense que l’éducation, c’est juste une affaire de livre à l’école alors que c’est plutôt le résultat de tout un encadrement moral, spirituel, physique, intellectuel où les parents plus que n’importe qui doivent y participer surtout à cet âge crucial qu’est la période de l’adolescence. J’espère juste que ta cousine aura la force nécessaire pour avancer et surtout le soutien de ses parents. Ce serait une catastrophe si elle est délaissée.

  7. Merci pour ton commentaire si intéressant. Comme tu le dis, par ignorance, on néglige trop souvent d’autres aspects du développement social de l’enfant au détriment de l’éducation traditionnelle. En tout cas, après la tempête émotionnelle, je suis certain qu’on va finir par trouver une issue plus ou moins favorable.

  8. Avant tout, il est à déplorer le récit, disons ce qui est arrivé à la jeune-future- mère. Mais, en lisant le récit, tous sont responsables. Une fille qui, à 14 ans, basculant vers l’âge de la sortie de la puberté, porte une grossesse en mettant en bandoulière ses études; un père qui consacre moins de temps à sa famille, pas moins qu’une mère qui, sans doute et cela tout comme la société haîtienne elle même, n’a pas jugé utile de parler de sexualité avec sa fille… A ta question « À qui la faute alors ? », voici ma réponse: Tous sont victimes, parce que tous sont coupables. Tout ce qui reste à dire à la fin de l’histoire, c’est: Dommage!

  9. Salut Emile. J’adore bien la pertinence de votre commentaire. En fait, c’est un petit billet dans un autre billet :). Je partage votre lecture de la situation. De la société à la « victime », tout le monde en a sa part de responsabilité.

    La puberté est une étape fragile et cruciale dans le développement des jeunes, mais rare sont les parents qui en tiennent compte. Et là encore, un autre souci ; « Comment donner ce qu’on n’a pas » ? « Comment partager ce qu’on n’a pas reçu » ? Quand les tabous se transmettent de génération en génération, c’est le règne de l’ignorance.

    Plus que jamais, la question de l’éducation sexuelle en Haïti est problématique. Cependant, l’irrationnel a souvent eu gain de cause de la logique dans ces débats. C’est sacré. On n’ose pas toucher la plaie à fond pour la cicatriser.

    Je veux croire que cette histoire sera un exemple, non seulement pour la famille, mais aussi pour d’autres parents, qui n’assument point leurs responsabilités dans la pleine gestion de leurs progénitures.

  10. Seigneur! Je ne sais quoi dire! C’est vraiment très touchant. Moi aussi, je suis une ado(16 ans) , Haitienne également et ça me fait vraiment mal pour votre cousine. Mais l’erreur est humaine et la vie continue.Je pense que votre cousine fera le meilleur choix avec vous à ses côtés. Et là maintenant je suis entrain de faire une dissertation sur les grossesses précoces en Haiti et votre histoire vraiment m’a beaucoup aidé. Ce sont des hommes comme vous qu’on a besoin en Haiti…Bon ben! Merci!

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