Itinéraire d’une traversée incertaine

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Les échecs de la vie n’épargnent personne. Néanmoins, les affronter demande courage et détermination. Une détermination à fixer de nouveaux horizons, souvent loin de sa famille, de ses amis et de son pays.

Anna appartient à ces milliers d’Haïtiens arrivés en République dominicaine par la force des choses. Pour gagner sa vie, elle a décidé d’atteindre le territoire voisin ; l’Eldorado, le paradis illusoire.

En condition migratoire illégale, la jeune femme de 21 ans a connu tous les déboires d’une immigrée inconfortable. Longtemps hésitante, aujourd’hui elle ne veut plus se résigner au sort imprévisible du destin. Surtout dans un pays qui ne veut presque pas de lui. Je l’ai rencontrée récemment chez un ami. Entre expérience, témoignage et indignation, le temps d’une confidence à cœur ouvert.

Mère depuis à l’âge de 17 ans, Anna a dû abandonner ses études plutôt que prévu. Que voulez-vous ? Déjà orpheline de mère et de père, la jeune maman doit s’occuper de sa progéniture, qu’elle élève d’ailleurs toute seule. Mais où est le père de l’enfant ? Pour rien au monde, celle qui dit avoir en horreur les hommes, ne veut pas revenir sur cette histoire.

En effet, en 2013, alors que tout paraissait presque sans issue, une tante (qui vivait déjà en République dominicaine) l’invite à lui rejoindre. Ce qui a été fait dans l’immédiat. Et depuis, Anna se démène comme un diable dans un bénitier pour se faire une vie sur cette terre, où l’Haïtien est une bête à chasser.

« Au départ, ça allait plus ou moins bien. Ma tante avait un petit commerce. Tant bien que mal, on s’occupait de nos besoins primaires », a-t-elle confié avec une voix pleine de nostalgie.

Quelques mois seulement après son arrivée, les difficultés ont commencé. Notamment à la suite du décès de cette tante, souffrant pendant longtemps d’un cancer de poumon. Durant l’hospitalisation, et jusqu’à la mort de la défunte, qu’elle regrette encore d’ailleurs, la jeune femme se rappelle avoir dépensé tout ce qu’elles ont eu comme économie. Au point aujourd’hui qu’elle a encore des dettes à rembourser.

Sa tante n’est plus. La situation qui n’était pas si facile avant, devient plus corsée. Un loyer à payer, une fillette en Haïti à s’occuper [..], contrairement à ses premières aspirations, entre l’alcool et la prostitution, la jeune mère mène un train de vie de bohème.

« Tout d’abord, j’ai essayé à la prostitution. Mais ça n’a pas marché. Ce n’est pas que le secteur n’est pas rentable, mais je ne m’y retrouve pas. Car certains clients, surtout des « blancs » me font souvent pression pour avoir des rapports sexuels sans préservatifs », a-t-elle lamenté.

« Par ailleurs, quand je pensais pouvoir mener une vie amoureuse normale, c’est la galère. Je ne me je vois pas dans les bras d’un Dominicain. Et les Haïtiens croisés sur mon chemin ne veulent que profiter de mon corps », a-t-elle soupiré avec une haine à peine voilée.

Plus loin, notre interlocutrice explique avoir déjà vainement tenté autres choses pour subvenir à ses besoins. « J’ai une petite barque au marché public, mais c’est un véritable calvaire que je monte avec certains agents de sécurité communale. Dernièrement, l’un d’entre eux a osé renverser mes marchandises par terre pour l’avoir refusé 100 pesos », se souvient celle qui pense terriblement à sa fille.

D’ailleurs, elle ne passe pas une minute sans mentionner Anne-Sacha, le joli prénom de sa bien-aimée, laissée en Haïti sous les yeux d’une cousine paternelle.

La frustration de la jeune dame se lit clairement sur chaque pli de son front, devenu de plus en plus suant à mesure que les minutes se filent. Toute tentative de sourire lui paraît impossible. Humeur totalement absente.

Étant en situation migratoire irrégulière, elle avoue avoir déjà été brutalisée en plusieurs occasions par des agents de l’immigration. Ces derniers devenus plus strictes dans la chasse aux Haïtiens sans documents en terre dominicaine.

Pour faire face aux assauts de cette vie indignée, cette grande consommatrice de musique urbaine, admet devenir dépendante de certaines substances psychoactives, dont notamment de l’alcool et de la cigarette.

Parfois, poursuit-elle, « Frustrée par ma condition de vie difficile, à plusieurs reprises je côtoie déjà le suicide. Mais l’avenir de mon enfant me sert encore de prétexte à rester en vie », rassure celle qui fête bientôt son 22ème anniversaire de naissance.

Dans l’un de ces grands moments de lucidité, Anna reconnaît avoir commis la plus grosse bévue de sa jeunesse, abandonnant ses études suite à la naissance de sa fille. Même si elle admet aussi que les conditions n’étaient pas non plus trop favorables.

Une confidence qui peut donner froid jusqu’aux os. Surtout quand on sait que ces cas sont récurrents en Haïti.

Mais d’autre part, cet aveu pourra servir de témoignage à une bonne partie de la jeunesse haïtienne, parfois désintéressée aux études académiques.

En effet, contrairement aux premières idées reçues, notre nouvelle amie se rend compte que les pays étrangers, encore moins la République dominicaine ne sont pas des paradis, où le lait et le miel coulent en abondance.

Expérience faite. Bonne ou/et mauvaise. Leçons apprises. Sans une économie, Anna décide désormais de retourner en Haïti. Là encore, c’est un autre défi, et pas de moindres.

Osman Jérôme

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Osman
Licencié en Psychologie, diplômé en communication sociale. Passionné des médias, durant plusieurs années, j’ai collaboré avec plusieurs radios et télévisions en Haïti. Amoureux des lettres, je fais du blogging tout d'abord par passion à l’écriture. Je suis un photographe "amateur" qui veux tout immortaliser sur mon passage.

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