Photographie d’un rêve assassiné

Une brouette de canne à sucre/Crédit © Osman Jérôme

Une brouette de canne à sucre/Crédit © Osman Jérôme

Musculature décharnée, chemise rapiécée, visage altéré par le soleil, des chaussures épuisées […], c’est la première image que l’on retiendra tout d’abord de cet immigrant, vendeur ambulant de canne à sucre, rencontré dans un quartier populeux à Puerto Plata, en République dominicaine. Haut comme les gradins d’un stade, regard attentif, l’homme traverse la rue, poussant malaisément sa brouette de marchandises. Chaque jour, il doit parcourir la ville à la recherche de sa vie, et celle des siens aussi.

Depuis quelques temps, la quotidienneté de ce jeune haïtien n’est faite que de ça. À l’instar des milliers d’autres, cet immigrant vit une situation inconfortable. Il est désormais face à la réalité migratoire. Ses intenses regrets en disent long.  Je lui ai parlé. Entre rêve et illusion, entre espoir et consternation, le temps d’une conversation qui ne vous laissera sûrement pas insensible.

Il s’appelle Bellony Pierre. Bello pour les intimes, m’a-t-il fièrement notifié tout de go. Il a 25 ans,  mais paraît déjà trop vieux pour son âge. On sent le poids de ces rudes journées dans les mille plis de son visage. Père d’un petit garçon de cinq ans, Bello est arrivé de manière irrégulière sur le sol dominicain. D’ailleurs, trois ans après, l’originaire de Cap-Haïtien se souvient encore de cette nuit noire, qu’il a connue dans une plantation de bananes à Dajábon.

Sur la frontière haïtiano-dominicaine, il devrait faire face au contrôle des militaires dominicains. Non sans une profonde amertume, il raconte avoir effleuré la mort après une altercation avec un militaire. Ce dernier qui a voulu lui dépouiller de tout son argent. À l’écouter, on aperçoit ces images, bouleversant encore affreusement son esprit.

À son départ d’Haïti en janvier 2013, comme tout immigré avide de confort, l’illusion d’une vie meilleure a démesurément grandi dans l’imagination de ce jeune homme, fils d’une famille paysanne. Il a rêvé des biens, du beau, de l’argent […], il a fantasmé sur tous ces loisirs interdits aux hommes de sa classe sociale dans son pays d’origine. Mais aujourd’hui, loin de toutes ces attentes, Bello vit une toute autre réalité, lui ramenant à de grandes réflexions.

Bellony ne sait ni lire ni écrire. Depuis son installation ici, il se démène comme un diable dans le bénitier pour gagner son pain quotidien. À l’image de plusieurs autres compatriotes, il se défait de toute complexité sociale. L’homme n’économise point ses efforts, son énergie pour répondre aux besoins de sa famille en Haïti, dont notamment sa femme et son enfant.  Il avoue avoir déjà essayé à plusieurs activités, mais les résultats tardent encore à venir.

Appuyé contre un mur, où le rappeur américain 50 CENT est apparu fortuné dans un graffiti, dans une voix pleurarde, le jeune homme raconte ses péripéties en territoire voisin. Ses multiples déboires avec les agents de l’immigration, sa condition de vie miséreuse […], l’anxiété de son visage m’a brutalement transpercé. La sincérité de son discours est profusément touchante.

« Dès mon arrivée, l’adaptation n’était pas facile. J’ai mis du temps à comprendre l’espagnol. Par ailleurs, étant sans papiers, tout ce qui ressemble à un policier, me causa de la peur», lâche-t-il dans un sourire sournois.

Entre-temps, l’échange se déroule dans une bonne convivialité. Conscient de mon intérêt à ses propos, il enchaine tout de suite : « Gagner sa vie ici n’est pas aussi facile comme je l’imaginais avant. J’ai commencé à travailler sur un chantier de construction. Mais j’ai dû abandonner par la suite, à cause de la fragilité de ma santé », se souvient-il. « J’ai été récemment diagnostiqué de tuberculose. Je souffre de malnutrition, c’est peut-être à cause de ça », cherche-t-il à justifier avec un air innocent.

Poussé par la précarité de la vie, il était parti à la recherche de cette vie, qu’on croit être meilleure en République dominicaine ; ce paradis illusoire dans la pensée des Haïtiens en manque du bien-être social. Dommage, trois ans après, le père de Belfond ne sent toujours pas l’odeur de ce changement. Aujourd’hui, entre le choix de rester ici pour nourrir sa bouche ou celui de retourner sans espoir en Haïti, le dilemme de ce jeune père de famille est grand.

« Grâce à un ami dominicain, j’ai passé trois mois en tant que jardinier dans un complexe touristique, mais le mois dernier j’ai été renvoyé. La nouvelle administration exige  aux étrangers, dont les Haïtiens en particulier d’être en règle avec les obligations migratoires », se rappelle-t-il amèrement. « J’aimerais bien me procurer d’un passeport, m’acheter un visa dominicain, mais ma maigre revenue ne me le permettra point mon frère », conclu-t-il, épongeant son front en sueur.

À un certain moment, son visage devient amorphe. Son langage tout naturel laisse percevoir une frustration émotionnelle. Un sentiment qui dégage une envie de vivre.

Après une demi-heure de dialogue, les yeux humides, regard désemparé, notre nouvel ami reprend les manches en métal de sa brouette. Avec le sentiment d’être échoué dans son rêve, il poursuit sa course habituelle, vers l’horizon de cette destination inconnue.

Osman Jérôme

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Osman
Licencié en Psychologie, diplômé en communication sociale. Passionné des médias, durant plusieurs années, j’ai collaboré avec plusieurs radios et télévisions en Haïti. Amoureux des lettres, je fais du blogging tout d'abord par passion à l’écriture.
Osman

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2 réflexions au sujet de « Photographie d’un rêve assassiné »

  1. Nombreux sont les Bellony Pierre au sens Vilairiens à l’image de l’étranger dans Dix hommes noirs. Ce cas typique est l’une parmi les voix sourdes qui pleurent la vie au quotidien d’ici comme en terre voisine. À quand l’arrivée d’un homme d’État capable de problématiser de façon profonde la question de l’immigration haïtienne ?

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