Kita Nago, et après?

Kita Nago-Ouanaminthe-retbranche.com
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Aujourd’hui, dans cette réflexion sur l’Autre Haïti, je me permets de revenir sur une actu qui, pour une raison ou une autre, a fortement marqué les esprits en Haïti, au début du nouvel an. J’ai entendu. J’ai suivi. J’ai réfléchi. Et un mois après j’ai réagi.

En effet, j’aurai bientôt trente ans. J’appartiens plutôt à cette génération, témoin d’une Haïti  de «dechoukay», de «kraze brize», de coups d’état, d’instabilité. Mise à part quelques occasions particulières, j’ai rarement vu un peuple haïtien aussi solidaire, aussi participatif, aussi impliqué dans un projet commun. Kita Nago demeure un exemple, une histoire, un symbole. Mais malheureusement, la lumière n’a pas toujours eu raison des ténèbres. L’ignorance l’emporte bien souvent sur la raison. 

Haïti, premier janvier 2013. Premier  jour de l’an. Célébration du 209e de l’indépendance nationale. La traditionnelle odeur de la soupe au giraumont pétillait dans la cuisine de la famille haïtienne. Riches ou pauvre. Noirs ou mulâtres. L’Haïtien qui se respecte, obéit toujours à cette tradition ancestrale, vielle comme notre indépendance en tant Peuple libre. Bref.

Tandis que le Président de la République, prononçait son discours traditionnel sur la place d’Armes des Gonaïves (cité de l’indépendance), Harry Nicolas s’est mis à la tête d’un groupe de gens, pour donner le coup d’envoie de la caravane Kita Nago (bwa a).

L’idée était de faire transporter un tronc d’arbre de 500 kilos de la commune des Irois (Grand-Anse/Sud-ouest) à Ouanaminthe (Nord-Est).  Soit un trajet de 700 km, traversant le pays d’un bout à l’autre. Pas de voiture, le bois sera transporté de main en main. Idée folle ? Mais lourde de sens.

Kita Nago-Carrefour-ayitinews.com
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Subitement, Kita Nago a vite capté les esprits. Et en un laps de temps, le sujet occupe la une des journaux et les éditions de nouvelles du pays.

Du premier au 27 janvier. Des Irois à Ouanaminthe, Harry Nicola aka Mèt fèy vèt a fait du buzz. Kita Nago a fait sensation. De ville en ville, de département en département, c’est le même délire pour accueillir la caravane. Voire que l’Haïtien, que je connais est un «anvi wè». Hommes et femmes. Jeunes et vieux. Tout le monde veut voir le bois, le toucher, le transporter.

Entre-temps, les doutes surgissent. Quelle serait l’objectif d’une telle initiative, pleine de fougue ?, se sont demandés certains fins observateurs. Le fougueux entrepreneur a bien eu la réponse. «L’idée, c’était de montrer que, l’haïtien est un peuple solidaire, capable de s’unir pour une cause commune». Même les pessimistes avérés ne contrediraient pas. L’union a toujours fait la force en Haïti. Même pour diviser. C’est moi qui vous le dis.

Dans un élan de solidarité Made in Haïti, Harry Nicolas, avec son fameux tronc d’acajou symbolique, a trainé des milliers de gens dans les rues où le bwa a été reçu. A Port-au-Prince, aux pieds de la statue du Nègre Marron aux Champs-de-Mars, on a eu même  droit à la présence du Premier citoyen de la nation, étant venu lui-même participer à sa manière à cette marche symbolique.

http://youtu.be/KITYLC9x_Z0


Kita Nago trahi par l’analphabétisme

Nous sommes en Haïti, où malgré des efforts consentis, le taux de l’analphabétisme est loin de faire honneur à une République, vieille de plus de deux siècles d’indépendance. Aujourd’hui encore, s’alphabétiser est un luxe pour certaines couches de la population. Donc, il est évident que, le sérieux soit toujours détourné en dérisoire par ceux qui n’y comprennent rien. Et d’ailleurs, si ce n’est pas bien. Il n’est pas mal non plus.

En effet, que l’on soit pour ou contre, l’idée productrice du Kita Nago ne serait être que géniale, patriotique, porteuse d’espoir pour un peule divisé. Un signe de réconciliation du peuple avec lui-même. Même si on serait loin de faire une idée exacte de l’intention d’Harry Nicolas, initiateur de ce mouvement. Mais ce qui importait le plus, ce qu’il a voulu monter que la notion d’unité est encore présente dans l’inconscient collectif du peuple haïtien. Et il l’a fait. De la Grand-Anse à l’Ouest. De l’Artibonite au Nord. Du Nord au Nord-Est, combien de gens ont pris les rues pour appuyer ce projet ? On a avancé les chiffres de 4 millions.

Malheureusement, le sens polysémique du mot bois en Haïti, aurait tout chambardé. Dans le vocabulaire créole haïtien, familièrement, l’expression bois a l’équivalence du mot pénis, l’organe génital masculin. Tout au long de la caravane, on pouvait entendre les gens (filles et garçons) débiter des expressions grivoises formées avec le mot bois (dans le sens haïtien). Et dans un cillement de paupières, Kita Nago est dépouillé de son idée du départ. Cette marche historique s’est transformée en une manif de « kout gouyad» (de déhanchements) où la grivoiserie et l’obscénité se confondent. C’était plutôt une ambiance de carnaval après la Noël. Et comme on aime ça en Haïti, le courant a bien passé. Et le public s’en est bien régalé.

Ouanaminthe. Dimanche 27 janvier 2013. Kita Nago est arrivé à sa destination. Paris gagné pour Harry Nicolas. Le principal initiateur de ce mouvement, qui affirme avoir caressé ce rêve depuis trente ans. L’arrivée de Kita Nago à sa destination finale prouve que « les Haïtiens peuvent s’unir pour changer le pays », a estimé Mèt Fèy Vèt, tout invitant ses compatriotes à « converger leurs forces pour une seule Haïti ».

Un mois après. Et après ? Bon, on a qu’à remercier le public qui, consciemment ou inconsciemment, d’une manière ou d’une autre, a aidé à Harry Nicolas à réaliser ce projet. Et merci aussi à Mr. Harry Nicolas de nous avoir permis une fois de plus de faire une idée concrète du taux alarmant des «rien à faire» dans le pays.

Un mois après, la vie continue. On retourne à la réalité quotidienne. Reviennent les mêmes déchirements. Et Kita Nago demeure déjà à l’histoire ancienne. Le rêve de ce projet est vitement oublié.

Osman Jérôme

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Osman
Licencié en Psychologie, diplômé en communication sociale. Passionné des médias, durant plusieurs années, j’ai collaboré avec plusieurs radios et télévisions en Haïti. Amoureux des lettres, je fais du blogging tout d'abord par passion à l’écriture. Je suis un photographe "amateur" qui veux tout immortaliser sur mon passage.

6 réflexions au sujet de « Kita Nago, et après? »

  1. bon travail mon frère !!!! dommage , trop souvent dans notre pays les talents sont rarement reconnus à leur juste valeur. bonne continuation !!!

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