Haïti : transports en commun ou suicide collectif

Transport en commun en Haïti (C) Osman
Transport en commun en Haïti (C) Osman

L’impraticabilité des routes, le mauvais état des véhicules, la résilience des passagers, l’irresponsabilité des autorités, autant de variables dont il faut tenir en compte dans la problématique du transport terrestre en Haïti. Certains efforts ont été déployés ces dernières années par le secteur privé pour améliorer la situation, mais les inquiétudes persistent. Il faut bien dire que les autorités compétentes n’ont quasiment pas montré d’intérêt à l’idée d’assurer un service de transport en commun de qualité. En attendant, on ne cesse de compter de nouvelles victimes sur les différents réseaux routiers du pays, à cause des nombreux accidents de circulation.

Je reviens de la République dominicaine. C’était un vendredi de marché binational. Comme à pareille occasion, Ouanaminthe (ville frontalière entre Haïti et la République dominicaine) est en effervescence. Les rues connaissent une allure agitée : le commerce informel s’approprie le trottoir, sans oublier le klaxon des camions, l’agressivité des chauffeurs, la dextérité des détrousseurs, la courtoisie des rançonneurs…

Midi approchait. Les gens étaient de plus en plus pressés. Pour atteindre la gare principale, je fis appel à une motocyclette. Comme tant d’autres, le jeune conducteur fit preuve de peu de prudence sur la route, on a failli être renversés par un poids lourd rempli de marchandises !

Ce petit instant de panique passé, nous sommes finalement bien arrivés jusque l’avenue Soleil. Ici, sur une portion de terre inoccupée, on trouve ce que les gens appellent « gare » par abus de langage. Car, il n’y a vraiment aucune structure digne de ce nom. Ce matin encore, la station projettait le même visage de toujours : beaucoup de minibus éparpillés çà et là, des motos anarchiquement stationnées, des restaurants à ciel ouvert, des marchands de sucreries, de breuvages, de recharges téléphoniques, des cambistes aux discours monotones, etc. Une véritable agitation, une sorte de folie collective.

Avec un front plissé d’irritation, d’un geste de la main, un homme indique aux passagers le minibus à bord duquel nous pouvons monter. Dans un désordre généralisé, des passagers se bousculent et se piétinent. On veut tous avoir une « bonne place » à bord du véhicule, qui ressemble plutôt à une carcasse à moteur.

En un court instant, le minibus, conçu pour une dizaine de passagers, est presque rempli d’une vingtaine de personnes. Mais le conducteur n’est pas encore prêt à démarrer. La chaleur devient de plus en plus épuisante. Entassés comme des sardines, les uns contre les autres, certains passagers commencent à gronder. Alors que certains en ont franchement marre de  devoir s’accommoder de situations inacceptables, d’autres en revanche ne trouvent pas  incommode de voyager dans de telles conditions, lesquelles conditions mettent pourtant en danger la vie des transportés.

Après quelques injures lancées par des passagers à bout de patience, le conducteur s’apprête enfin à démarrer. Mais à l’extérieur une dame avec deux sacs remplis à ras bord lui fait signe de s’arrêter. Avec une insolence sans nom, le conducteur demande aux passagers de se pousser un peu plus. On doit absolument faire une place à la passagère, car c’est sa cliente. Un monsieur, venant de la République dominicaine, visiblement inconfortable dans son siège tente de riposter. Dans un créole mélangé de certaines expressions espagnoles, il qualifie l’attitude du chauffeur d’un manque de respect à l’égard des passagers, transportés comme des troupeaux.

Il arrive souvent que l’on reproche aux chauffeurs haïtiens des transport urbain d’être avares. Même si le véhicule est rempli au point d’être renversé à tout moment, ils refusent de laisser un passager au profit d’un autre. Évidemment, les passagers se laissent souvent prendre au piège, au péril de leur vie. Bref, revenons à notre récit.

Déjà une trentaine de minutes que nous sommes en route. On s’approche de Terrier Rouge. Au milieu de ma rangée, une dame porte difficilement un bébé sur ses genoux. Coincé au point d’être asphyxié, l’enfant n’arrête pas de pleurer. Sa respiration devient de plus en plus difficile, finalement il s’évanouit quelques minutes plus tard. Je ne sais pas par quelle magie, certaines interventions ont heureusement permis à l’innocent de se reprendre. Et, entre les gags des uns, les conneries des autres, le trajet continua, comme si rien n’était.

Après un moment, un jeune homme à l’apparence suspecte, après avoir ingurgité un dernier coup de son flacon de rhum, se mit à reprocher au chauffeur d’être trop lent au volant du véhicule. Ainsi, au grand dam de la prudence, sur ce minuscule espace de la route nationale #6, le chauffeur se lança dans une course contre une autre camionnette, dont on distinguait mal si elle transportait des humains ou des marchandises. Si cette action « malhonnête » a été encouragée par beaucoup de passagers en manque de bon sens, mais elle a aussi soulevé la colère de beaucoup d’autres, dont cette dame enceinte, qui traitait le conducteur de toutes les insultes du Petit Robert.

Transport en commun en Haïti- © Osman Jérôme

Je ne voudrais pas être cynique dans mes propos. Mais pour des Haïtiens, habitués au petit confort de leurs voitures privées, l’évocation des transports publics renvoie directement au dégoût, au stress, au chaos. Parce-que, dans la majorité des cas, les trajets sont faits dans des conditions inhumaines.

Qui contrôle l’état des véhicules ? Y-a-t-il des syndicats pour régulariser le secteur dues transports en commun ? Les chauffeurs ne roulent-ils pas au gré de leur humeur ? Entre l’irresponsabilité des directeurs, l’imprudence des passagers, l’amateurisme des conducteurs, les transports en commun sont comparables à un suicide collectif en Haïti.

Osman Jérôme

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Osman
Licencié en Psychologie, diplômé en communication sociale. Passionné des médias, durant plusieurs années, j’ai collaboré avec plusieurs radios et télévisions en Haïti. Amoureux des lettres, je fais du blogging tout d'abord par passion à l’écriture. Il est aussi important de signaler que je suis un photographe "amateur" qui veux tout immortaliser sur mon passage.
Osman

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4 réflexions au sujet de « Haïti : transports en commun ou suicide collectif »

  1. wow. c’est exactement comme à Madagascar, quoiqu’un peu pire.n’y aurait-il pas de solutions aux problèmes de transport een Afrique?c’est triste et inhumain,sérieusement. Pour ma part j’ai décidé de m’acheter une moto pour ne plus avoir à souffrir dans les transports en commun…

  2. En Haïti aussi, la petite moto personnelle est une option pour beaucoup de personnes. Cependant, pour les longs trajets, à défaut de sa voiture privée, difficile de s’échapper au calvaire des transports en commun.

  3. Comme souvent, tu m’as devancé sur ce sujet, frangin. Très bien décrit ! Chaque jour, je dois vivre ce calvaire pour effectuer le trajet entre le boulot et la maison. Moi, je suis dépité. Parfois, on aura beau souhaité vouloir se payer deux places pour soi pour ne pas avoir à sentir le souffle, la masse corporelle de l’autre ou juste avoir la possibilité de rentrer sa main dans sa poche. Pour le reste, nids-de-poule, excès de vitesse, klaxons, on s’en fout. Juste pour goûter au « confort ».
    Trop bien dit !

    1. C’est mon troisième titre sur le sujet camarade. J’en ai tellement vu et tellement souffert d’ailleurs. Ce sera avec le même plaisir de lire ta réflexion. Merci beaucoup d’avoir passé.

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