Le cireur de bottes et son journal

Puerto Plata-Le cireur de bottes et son journal-Crédit : Osman

Puerto Plata-Le cireur de bottes et son journal-Crédit : Osman

Il est à peine treize heures. Le soleil se balade librement dans le ciel limpide de Puerto Plata. Entre-temps, la température avoisine les 30°C. Le climat s’intensifie au fil des minutes. Les rues de la ville connaissent une allure pressante. Des enfants reviennent de l’école. Les concerts des véhicules nuisent aux abonnés du silence. Les rayons vainqueurs du soleil calcinent la peau des piétons.  Les trottoirs de l’avenue Ginebra sont occupés d’un bout à l’autre. L’image d’une cité congestionnée.

En face du commissariat principal, le décor garde son allure habituelle ; des groupuscules de gens discutant de tout et de rien, des individus fraîchement sortis de la garde à vue, des passants au regard curieux, des motocyclettes et des voitures mal stationnées, des marchands ambulants en campagne de séduction, […], l’atmosphère est déconcertante.

En effet, au milieu de cette scène, s’inclinant de plus en plus à une folie collective, un homme visiblement déconnecté de son environnement immédiat, plonge dans son journal. Il le tient avec précaution. Assis  sur son compagnon de route, casquette vissée au front, les pieds légèrement écartés, la tête plongée dans le dernier numéro de Listín Diario, l’homme prend la température sociale et politique de son pays et celle du monde entier. Un cireur de bottes qui oublie momentanément les passants pour une pause de lecture ? La scène est captivante. Elle a vite capté ma curiosité.

Entre-temps, l’intensité du bruit connaît une baisse remarquable dans les parages. Le boutiquier d’en face a fermé ses appareils de sono. Maintenant, on écoute mieux la conversation des gens. L’air un peu abattu par le soleil, un monsieur arrive pour se faire nettoyer les chaussures. Le cireur-lecteur lui demande de patienter un instant. Il n’a pas voulu perdre le fil de sa lecture. Je le suis de près. Il feuillette son journal avec soin. Preuve de quelqu’un ayant la culture des pages imprimées. Dans la foulée, il commente à un ami, lui aussi cireur de bottes, son impression des dernières actualités.

Dans ses interventions, les unes plus cohérentes que les autres, le lecteur a presque touché tous les sujets traités dans le quotidien. Même s’il reproche entre autres, le manque de contenu de certains articles, qu’il qualifie plutôt de propagandes politiques en faveur du pouvoir en place.

Dans un commentaire sur la recrudescence de la violence dans certaines régions du pays, l’homme se montre très acide contre les autorités policières qui, à son jugement jouent la passivité, pendant que les bandits continuent à faire des victimes dans les rangs de la population civile. « Les policiers d’aujourd’hui ne servent à rien. D’ailleurs, ils sont souvent complices des malfrats », a vociféré le monsieur au corps chétif.

En effet, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la présence de ce policier en uniforme, à l’écoute de son discours ne l’a nullement intimidé. Au contraire,  cela lui a plutôt donné beaucoup plus de vigueur dans ses reproches, marqués d’une colère insoutenable.

La lecture terminée. Le cireur plie son journal, puis le dépose sur sa cuisse droite ; le temps de recevoir un autre client, dont les chaussures poussiéreuses ont frappé le regard moqueur du vieil homme.

Osman Jérôme

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Osman
Licencié en Psychologie, diplômé en communication sociale. Passionné des médias, durant plusieurs années, j’ai collaboré avec plusieurs radios et télévisions en Haïti. Amoureux des lettres, je fais du blogging tout d'abord par passion à l’écriture.

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