Flagrant délire

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Un matin de temps gris, entassé dans  un minibus du transport public, je laisse Saint-Marc à destination de Port-au-Prince. Je pars voir un ami, candidat malheureux aux dernières législatives, toujours traumatisé par sa défaite dans la course au Parlement haïtien.

Dès la première minute qui suit le démarrage du véhicule, des signes prémonitoires annoncent déjà un trajet inconfortable. Surtout pour des passagers avides de tranquillité.

La première maladresse du conducteur ne passe pas inaperçue. Pour preuve : un septuagénaire, en manque de civilité, nostalgique de ses vingtaines, a tenté de lui dresser les brettelles. Ce qui n’a pas plus au chauffeur fautif. Et déjà, c’est le début d’un clash, au contenu verbal psyquiatriquement inquiétant.

En effet, tout a réellement commencé, quand le jeune conducteur a maladroitement esquivé l’arrière d’une camionnette mal stationnée sur la route. Ce qui a créé une panique émotionnelle chez plusieurs passagers, apparemment très attachés à la longévité de leur vie.

Tout allait être envenimé, lorsque le plus jeune a traité son ainé de « *malfektè ». Ce qualificatif a augmenté l’excitation du vieillard, déjà sous les nerfs. Car il faut bien le reconnaître ; être « *malfektè », ce n’est pas un titre honorifique en Haïti, surtout dans le département de l’Artibonite, où la population est réputée pour ses attachements aux sorcelleries.

« N’était-ce pas la présence des autres, je t’aurais fait payer chèrement ta bouche », a proféré l’homme édenté à l’endroit de son interlocuteur. À ces mots, un silence glacial s’abat à l’intérieur du véhicule, pourtant bouillonnant quelques minutes avant.

Entre-temps, l’homme aux cheveux blancs poursuit dans ses menaces, affirmant avoir le pouvoir de transformer le jeunot en un animal. Ce passage a quand même déclenché un rire chez certains, pendant que d’autres grisaient d’impatience, priant que le bus arrive à destination finale.

Des injures, des intimidations, les deux hommes sont devenus irritables, intraitables. Malgré des appels au calme, cela n’a pas été suffit pour diluer le vin des deux querelleurs. Des insanités, des divagations, l’échange n’a pas eu l’air plaisant. Au contraire, n’était-ce pas l’intervention de ce monsieur, identifié comme  policier, ils ont failli venir aux mains.

Dans ces conditions de défaillance émotionnelle, difficile de ramener l’homme à la raison. Au fil des minutes, le vieillard enchaine avec les absurdités les unes plus improbables que les autres. Comme beaucoup d’autres observateurs de la scène, je me dis que, la tête n’est pas si bonne que ça.

Avec une mine qui fait peur, d’une voix étouffée par la rage, le type avoue avoir l’habitude de visiter des mondes invisibles, parler à des inconnus qui ne sont pas ses semblables. Récemment, poursuit-il, « Dans mon dernier voyage sous les eaux, j’ai rencontré Jean-Betrand Aristide, venu éponger ses dettes aux esprits ». Pour lui, si aujourd’hui encore, l’ancien président n’est pas encore dans une cellule de prison, c’est grâce à la protection de ses grands « lwa », auxquels l’ancien prêtre semble jurer fidélité. « Merde, quelle connerie » !, a grondé une femme au fond.

En effet, à soixante-dix, quatre-vingts ans, l’homme est toujours capable d’une bonne structure cognitive. Cependant, dans le cas de ce monsieur qui, à son âge, avoue être toujours un grand buveur d’alcool et un addicté au tabac, certaines facultés mentales sont susceptibles d’être endommagées. Ce qui peut entrainer une perte considérable de raisonnement. Comme d’ailleurs on l’a pu constater dans cette scène. Car entre l’incohérence et le délire du passager mécontent, la démence n’était pas trop loin.

Osman Jérôme

*Malfaiteur.

 

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Osman
Licencié en Psychologie, diplômé en communication sociale. Passionné des médias, durant plusieurs années, j’ai collaboré avec plusieurs radios et télévisions en Haïti. Amoureux des lettres, je fais du blogging tout d'abord par passion à l’écriture.

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